Gulzar
Footprints on Zero Line

Gulzar est né en 1934 à Dina, dans la région de Jhelum (alors district de l’Inde Britannique, désormais intégré au Pakistan), 11 ans avant la Partition de l’Inde. Le recueil présenté ici (préface de l’édition française) contient deux parties :

Préface

Dans son poème L’aube de la liberté (août 47), le poète pakistanais Faiz Ahmad Faiz (1911-1984) d’expression ourdoue, au lieu de célébrer la joie d’une Inde indépendante, met l’accent sur la douleur de la scission inhérente à la disparition des Indes britanniques :

وہ انتظار تھا جس کا یہ وہ سحر تو نہیں
یہ وہ سحر تو نہیں جس کی آرزو لے کر
Ce n’était pas cette aube-là que nous espérions,
Ce n’était pas cette aube-là que nous désirions !

Et, à la fin du poème :

چلے چلو کہ وہ منزل ابھی نہیں آئی Marchons encore, notre chemin n’est pas achevé.

Depuis le 15 août 1947 en effet, les Indes britanniques ont cessé d’exister. L’Indian Independence Bill, votée par le Parlement britannique, entre alors en vigueur. Mais au prix d’un terrible sacrifice : la « Partition des Indes » (hindi : भारत का बँटवारा ; ourdou : ہندوستان کی تقسیم) entre, d’une part, l’Inde hindoue de Jawaharlal Nehru, qui compte alors 300 millions d’habitants et, d’autre part, le Pakistan musulman de Muhammad Ali Jinnah, peuplé de 100 millions d’habitants. Ce dernier est lui-même éclaté en deux entités géographiques situées de part et d’autre de l’Inde : le Pakistan occidental et le Pakistan oriental, qui deviendra le Bangladesh en 1971 à l’issue de la troisième guerre indo-pakistanaise.

Et dès le 21 août 1947, les massacres commencent au Punjab. C’est le Cachemire, musulman à 80 % mais dirigé par un maharajah hindou, qui focalise depuis maintenant presque 80 ans la rivalité entre les deux États. Au total, dans les anciennes Indes britanniques, 500 000 personnes seront victimes de conflits, essentiellement religieux. Les musulmans fuient en masse vers le Pakistan. Hindous et Sikhs se réfugient en Inde. À l’issue de cette « Partition des Indes », c’est finalement 17 millions de personnes qui furent déplacées1.

Trois conflits meurtriers jalonnent la période qui nous sépare de la Partition :

L’actualité nous rappelle trop souvent le conflit larvé qui perdure et les coups de menton réguliers des dirigeants des deux États. C’est pourquoi ce recueil continue toujours de résonner, malheureusement…

Ce mélange de joies et de douleurs (et d’absurdités, comme le dépeint avec ironie Sa’ādat Ḥasan Manṭo dans sa célèbre nouvelle Ṭoba Ṭek Singh, à laquelle Gulzar consacre un poème) a donné lieu à une littérature foisonnante, synthétisée dans l’ouvrage d’Anne Castaing Littératures de la Partition de l’Inde (1947-2013), publié récemment aux Classiques Garnier2.

Le recueil original présenté ici, publié en Inde en 2018 chez HarperCollins Publishers sous le titre Footprints on Zero Line – Writings on the Partition, est constitué de 19 poèmes et 13 nouvelles écrits sur une longue période et rassemblés en un seul volume. Gulzar, qui s’exprime principalement en ourdou et en hindi, ne traite pas la Partition de 1947 comme un simple événement historique figé dans le passé, mais comme un processus toujours en cours, un traumatisme persistant. En lisant ces récits, on ressent que la Partition est pour lui une présence constante, comme une « voix off » (n’oublions pas qu’il a beaucoup écrit pour le cinéma) qui traverse toutes ses œuvres. À travers des histoires, des rêves, des souvenirs ou des récits, il explore les traces laissées par cet événement – tant sur le plan politique que personnel, émotionnel et psychologique. Son regard de poète révèle une profonde compréhension de la Partition, notamment dans des œuvres comme La ligne de démarcation, Odeur homme, Moulin à vent ou Les yeux n’ont pas besoin de visa.

Poèmes

La poésie de Gulzar dans Footprints on Zero Line se distingue par une richesse d’images évocatrices qui parlent autant au cœur qu’à l’esprit. Ses mots, chargés d’un charme lyrique, enveloppent des souvenirs profonds liés à la Partition, à l’enfance, à l’exil et à la nostalgie. Le lecteur est invité à dépasser la beauté formelle du langage pour atteindre l’essence émotionnelle et viscérale de ses poèmes.

Des scènes poignantes – comme celle d’une petite fille perdue pendant l’exode ou celle d’un bateau en papier abandonné à Karachi – deviennent les symboles silencieux d’une mémoire brisée. Dina, sa ville natale au Pakistan, revient régulièrement dans ses vers, comme un lieu mythique, visité tantôt par le rêve, tantôt par le souvenir, jusqu’à un véritable retour 70 ans plus tard, décrit comme un jeu d’enfant : धय्या (1-2-3, soleil !).

Gulzar infuse sa poésie dans de simples objets – un jouet, une toupie, un mur, un morceau de craie – qui deviennent les vestiges d’un passé révolu, recouverts de la poussière du temps et du deuil. Ses vers portent la marque de la mélancolie, mais aussi de l’espoir, révélant une profonde intimité avec l’histoire collective.

Enfin, ses images puissantes transcendent les frontières : un pont sur la Jhelum, un hommage à Manṭo et à sa fameuse nouvelle Ṭoba Ṭek Singh, un souffle envoyé à travers la frontière comme une prière poétique.

Nouvelles

Dans ces nouvelles, Gulzar ne se contente pas d’évoquer la Partition de 1947 comme un chapitre refermé de l’Histoire : il en saisit la mémoire vive, cette plaie ouverte dont les frémissements traversent encore les cœurs et les générations. Ces récits couvrent un vaste éventail d’expériences, de la violence brutale de 1947 à ses conséquences persistantes au Cachemire, en passant par les tensions communautaires enracinées dans la société indienne.

Contrairement aux écrivains de la « génération de la Partition » comme Manṭo ou Krishan Chandar, Gulzar adopte une approche plus introspective. Il ne cherche, ni à établir des causes claires, ni à désigner des coupables, mais plutôt à déplier les silences, à explorer la mémoire intime et les fractures invisibles laissées par cet épisode.

Certaines nouvelles, comme La traversée de la Ravi ou Deux sœurs évoquent le coût humain de l’exil, notamment pour les femmes, victimes de violences souvent passées sous silence. Gulzar y donne un visage aux « colonnes vides » des registres administratifs de la Partition, selon l’expression de Manṭo.

D’autres récits – Over !, La ligne de démarcation, Deux soldats, Béliers – revisitent la frontière, montrant que, malgré les conflits, l’humanité persiste à travers les divisions géopolitiques. Des histoires comme Odeur homme et Origines abordent le Cachemire comme une plaie ouverte laissée par la Partition.

Certaines nouvelles adoptent un ton plus innocent et nostalgique, comme Le jamerosier, qui recrée l’atmosphère d’un quartier menacé par les tensions communautaires. D’autres, plus sombres, comme La fumée3, interrogent sur le poids de la foule face à l’individu.

Malgré la gravité des thèmes abordés, une lueur d’espoir peut transparaître : celle de la résilience humaine et d’un pluralisme enraciné dans la vie quotidienne des gens ordinaires. Plutôt que de raconter l’Histoire avec un grand H, Gulzar donne la parole à ceux qu’elle a oubliés, et nous montre que la guérison ne peut venir que de l’humain, pas des idéologies.

Repères géographiques

Pour mieux fixer les idées, la carte ci-dessous illustre la zone de conflit concernée avec, en rouge la « ligne de contrôle » et une zone floue, toujours disputée près de quatre-vingts ans après la création des deux États. Les principales localités que l’on retrouve dans ce double recueil sont indiquées, avec une mention particulière pour Dina, ville natale de l’auteur et à qui celui-ci est dédicacé.

Notes

1 Source : Enyclopædia Universalis.
2 Littératures de la Partition de l’Inde (1947-2013) – Les témoignages paradoxaux, Anne Castaing, Classiques Garnier, © 2025.
3 Cette nouvelle lui valut le Sahitya Akademi Award en 2002.

L’édition originale est introduite par une note, que nous reproduisons ici :

Note de l’auteur

La Partition, j’en ai été témoin. La Partition, je l’ai sentie dans ma chair. Debout sur la ligne de démarcation, je vois encore le sillage de la Partition. Soixante-dix ans se sont écoulés. Le temps n’a pu en effacer les empreintes. Je ne sais pas combien de temps il faudra pour que ces empreintes s’enfoncent dans l’Histoire et deviennent enfin le passé.

Rakshanda a eu la gentillesse de compiler ces textes sur la Partition. Et Shantanu, mon éditeur, a bien voulu y apporter ses remarques et notes. Qu’ils en soient ici remerciés.